Les femmes méconnues dans le numérique : rétablir l’histoire des pionnières de l’informatique

Défendre une autre vision du numérique

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Vous connaissez sans doute Steve Jobs, Bill Gates ou Alan Turing. Mais Ada Lovelace, les ENIAC Girls ou Margaret Hamilton vous disent quelque chose ? Probablement pas. Pourtant, ce sont elles qui ont posé les fondations de l’informatique moderne. Elles qui ont écrit les premiers algorithmes, programmé les premiers ordinateurs, inventé les compilateurs et conçu les systèmes qui nous permettent aujourd’hui de naviguer sur Internet. Mais l’Histoire a choisi de retenir les noms masculins, reléguant ces femmes au rang de figurantes dans une révolution qu’elles ont pourtant menée. Ce n’est pas un oubli, c’est une injustice. Une injustice qu’il est temps de corriger en rétablissant la vérité sur ces pionnières qui ont façonné notre monde numérique sans jamais recevoir la reconnaissance qu’elles méritaient.

Ada Lovelace, celle qui a tout inventé avant que l’ordinateur n’existe

En 1843, une jeune aristocrate britannique de 27 ans publie des notes sur la machine analytique de Charles Babbage, un projet d’ordinateur mécanique qui ne verra jamais le jour. Dans ces notes, Ada Lovelace écrit ce qui est aujourd’hui reconnu comme le premier algorithme informatique de l’histoire. Plus précisément, elle conçoit un programme destiné à calculer les nombres de Bernoulli, une suite mathématique complexe. Mais ce qui est fascinant, c’est qu’elle va bien au-delà de la simple exécution de calculs.

Lovelace comprend que cette machine pourrait faire bien plus que manipuler des chiffres. Elle écrit : la machine analytique pourrait créer de la musique, produire des graphiques, être utilisée dans des domaines scientifiques variés. Elle imagine déjà ce que sera l’informatique un siècle plus tard. Fille du poète Lord Byron, elle combine rigueur mathématique et imagination visionnaire, créant littéralement le concept de programmation informatique avant même que les ordinateurs n’existent réellement.

Pourtant, pendant des décennies, son travail a été minimisé, attribué à Babbage ou considéré comme de simples notes de traduction. Il faudra attendre le XXe siècle pour que la communauté scientifique reconnaisse enfin qu’Ada Lovelace n’était pas une simple assistante, mais la première programmeuse de l’histoire. Une reconnaissance tardive pour une femme qui avait vu l’avenir avec une clarté stupéfiante.

Les ENIAC Girls, ces programmeuses de guerre qu’on a photographiées sans les nommer

1946. L’armée américaine dévoile ENIAC, le premier ordinateur numérique électronique au monde, une machine colossale de 30 tonnes. Sur les photos officielles, on voit six jeunes femmes posant devant l’engin. Leurs noms ? Absents des légendes. On les appelle pudiquement « les opératrices ». Pourtant, Betty Jennings, Betty Snyder, Frances Spence, Kay McNulty, Marlyn Meltzer et Ruth Teitelbaum ne sont pas de simples techniciennes. Elles sont les véritables programmeuses d’ENIAC, celles qui ont transformé cette montagne de câbles et de tubes à vide en une machine fonctionnelle.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, ces six mathématiciennes ont été recrutées pour calculer des trajectoires balistiques. Lorsque ENIAC est construit, on leur confie la mission de le programmer, une tâche considérée comme secondaire par les ingénieurs masculins, plus intéressés par le matériel. Sans manuel, sans formation, sans langage de programmation, elles créent tout de zéro. Elles inventent les concepts de fonctions réutilisables, de structures de contrôle et de débogage, c’est-à-dire les fondements mêmes de la programmation moderne.

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Le paradoxe est glaçant : ces femmes sont au cœur du projet, visibles sur toutes les images, mais leurs contributions sont systématiquement effacées. La veille de la présentation officielle d’ENIAC, Betty Jennings et Betty Snyder passent la nuit à déboguer le programme de démonstration. Le lendemain, leur travail fait sensation devant les généraux et la presse. Mais dans les articles, seuls les noms des ingénieurs hommes apparaissent. Ce n’est qu’en 1997, grâce aux recherches de Kathy Kleiman, que ces six femmes sont enfin intronisées au Women in Technology International Hall of Fame. Cinquante ans d’invisibilité pour les mères de la programmation.

Cette invisibilisation n’est pas accidentelle. Elle révèle un mécanisme délibéré de réappropriation masculine d’un domaine initialement féminin. Les ENIAC Girls ont littéralement inventé la programmation, mais l’Histoire a choisi de célébrer les hommes qui construisaient les machines, reléguant le génie logiciel au rang de tâche subalterne, donc féminine.

Grace Hopper, la reine du logiciel qu’on a élue homme de l’année

L’ironie atteint son sommet avec Grace Hopper. En 1968, un magazine informatique lui décerne le titre d' »homme de l’année ». Vous avez bien lu. Cette mathématicienne, contre-amiral de l’US Navy, inventrice du premier compilateur informatique en 1951, co-créatrice du langage COBOL qui dominera l’informatique d’entreprise pendant des décennies, est reconnue comme le meilleur… homme du secteur. La misogynie a parfois des expressions tellement absurdes qu’elles en deviennent presque comiques, si elles n’étaient pas si révélatrices.

Grace Hopper a révolutionné l’informatique en défendant une idée jugée farfelue à l’époque : les programmes devraient être écrits dans un langage proche de l’anglais, et non directement en code machine. Elle développe le A-0 System, le premier compilateur capable de traduire un langage de haut niveau en instructions compréhensibles par l’ordinateur. Cette innovation ouvre la voie à des langages comme COBOL, qu’elle contribue à concevoir en 1959, et qui reste utilisé dans les systèmes bancaires jusqu’à aujourd’hui.

On lui doit également la popularisation du terme « bug ». Lorsqu’un vrai papillon de nuit se retrouve coincé dans les relais d’un ordinateur Mark II en 1947, Hopper le colle soigneusement dans le journal de bord avec la mention : « First actual case of bug being found ». L’humour, même face aux machines capricieuses. Cette femme brillante, qui a servi dans la marine jusqu’à 79 ans, qui a formé des générations de programmeurs, méritait mieux qu’une reconnaissance grammaticalement absurde.

Hedy Lamarr, l’actrice qu’Hollywood a préféré regarder plutôt qu’écouter

Imaginez être simultanément une des plus grandes stars d’Hollywood et une inventrice de génie, mais que seule votre apparence physique intéresse le monde. C’est le destin d’Hedy Lamarr. Actrice autrichienne devenue icône du cinéma américain dans les années 1940, elle est surtout connue pour sa beauté légendaire. Ce qu’on ignore généralement, c’est qu’en 1941, avec le compositeur George Antheil, elle dépose un brevet pour un système de saut de fréquence destiné à sécuriser les communications militaires.

Le principe est ingénieux : le signal radio change rapidement de fréquence selon un code secret connu uniquement de l’émetteur et du récepteur, rendant impossible l’interception ou le brouillage par l’ennemi. Dans leur brevet, Lamarr et Antheil proposent d’utiliser un mécanisme inspiré du piano mécanique pour contrôler ces changements, avec 88 fréquences différentes correspondant aux touches d’un piano. Cette invention, qu’ils rendent immédiatement libre de droits pour l’armée américaine, est la base technologique du WiFi, du Bluetooth et du GPS que nous utilisons quotidiennement.

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Mais en 1941, personne ne prend au sérieux l’invention d’une actrice. L’armée ignore le brevet. Ce n’est que dans les années 1960 que la technologie de saut de fréquence est finalement adoptée, et dans les années 1990 qu’elle devient la pierre angulaire des communications sans fil modernes. Hedy Lamarr ne recevra une véritable reconnaissance qu’en 2014, lorsqu’elle est intronisée à titre posthume au National Inventors Hall of Fame. Entre-temps, Hollywood avait préféré la vendre comme « la plus belle femme du monde », réduisant son génie scientifique à un simple hobby d’actrice désœuvrée.

Margaret Hamilton et le code qui a posé Apollo sur la Lune

Il existe une photographie iconique : une jeune femme se tient debout à côté d’une pile de code imprimé aussi haute qu’elle. Cette femme, c’est Margaret Hamilton. Cette pile, c’est le logiciel de navigation qu’elle et son équipe du MIT ont développé pour le programme Apollo. Un travail titanesque qui a littéralement permis à l’humanité de marcher sur la Lune.

En 1969, alors que Neil Armstrong et Buzz Aldrin s’apprêtent à alunir, l’ordinateur de bord d’Apollo 11 déclenche soudainement des alarmes 1201 et 1202. La mission est à quelques secondes d’être abandonnée. Mais le système de gestion d’erreurs développé par Hamilton entre en action. Le logiciel détecte que le processeur approche de la surcharge à cause d’une erreur dans la checklist d’Aldrin, qui avait placé un interrupteur du radar dans la mauvaise position. Le programme suspend automatiquement les tâches de faible priorité pour se concentrer sur l’alunissage.

Ce mécanisme, que la NASA jugeait initialement superflu, sauve la mission. Hamilton avait insisté pour intégrer ces protocoles de récupération d’erreur, anticipant qu’un système aussi complexe connaîtrait forcément des dysfonctionnements. Son approche révolutionnaire du développement logiciel, qu’elle qualifie d' »ingénierie logicielle », un terme qu’elle contribue à populariser, transforme la programmation d’une simple activité technique en une véritable discipline d’ingénierie rigoureuse. Sans son travail visionnaire, l’homme n’aurait probablement jamais posé le pied sur la Lune le 20 juillet 1969.

Radia Perlman, la mère d’Internet que personne ne connaît

Posez la question autour de vous : qui a inventé Internet ? Vous entendrez probablement parler de Tim Berners-Lee ou Vint Cerf. Mais Radia Perlman ? Silence radio. Pourtant, sans elle, Internet tel que nous le connaissons ne pourrait tout simplement pas fonctionner. En 1985, elle invente le Spanning Tree Protocol, un algorithme qui permet aux réseaux informatiques de fonctionner sans créer de boucles qui bloqueraient le trafic.

Le STP résout un problème fondamental : comment permettre à des milliers d’appareils de communiquer entre eux sans que les données se perdent dans des boucles infinies ? L’algorithme de Perlman crée une topologie d’arbre logique qui garantit qu’il n’existe qu’un seul chemin entre deux points du réseau, tout en maintenant des chemins de secours en cas de panne. Ce protocole, standardisé dans la norme IEEE 802.1D, est aujourd’hui au cœur de pratiquement tous les réseaux Ethernet modernes, des petites entreprises aux géants du web. Votre connexion Internet fonctionne grâce à Radia Perlman, mais personne ne le sait.

Tableau récapitulatif des pionnières oubliées

NomPériodeContribution majeureReconnaissance obtenue
Ada Lovelace1815-1852Premier algorithme informatique pour la machine analytique de BabbageReconnaissance posthume au XXe siècle
Betty Jennings Bartik1924-2011Programmation d’ENIAC, invention des concepts de programmation moderneWomen in Technology Hall of Fame en 1997
Betty Snyder Holberton1917-2001Programmation d’ENIAC, développement de langages de programmationWomen in Technology Hall of Fame en 1997
Kay McNulty Mauchly Antonelli1921-2006Programmation d’ENIACWomen in Technology Hall of Fame en 1997
Marlyn Wescoff Meltzer1922-2008Programmation d’ENIACWomen in Technology Hall of Fame en 1997
Ruth Lichterman Teitelbaum1924-1986Programmation d’ENIACWomen in Technology Hall of Fame en 1997
Frances Bilas Spence1922-2012Programmation d’ENIACWomen in Technology Hall of Fame en 1997
Grace Hopper1906-1992Invention du premier compilateur et co-création du langage COBOLÉlue « homme de l’année » en 1968
Hedy Lamarr1914-2000Co-invention du système de saut de fréquence, base du WiFi, Bluetooth et GPSNational Inventors Hall of Fame en 2014 (posthume)
Margaret HamiltonNée en 1936Direction du développement logiciel pour Apollo, popularisation de l’ingénierie logiciellePresidential Medal of Freedom en 2016
Radia PerlmanNée en 1951Invention du Spanning Tree Protocol, infrastructure d’InternetReconnaissance limitée malgré l’importance fondamentale
Alice Recoque1929-2021Développement des premiers ordinateurs de bureau français (CAB500, Mitra15), pionnière de l’IA en FranceParticipation à la fondation de la CNIL, reconnaissance tardive
Karen Spärck Jones1935-2007Invention du TF-IDF, méthode de pondération utilisée dans les moteurs de rechercheReconnaissance académique limitée
Annie Easley1933-2011Développement de codes pour l’étage de fusée Centaur à la NASA, technologies d’énergies alternativesReconnaissance limitée de son vivant

Pourquoi l’informatique a effacé ses mères fondatrices

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette histoire. Dans les années 1950, près de la moitié des effectifs du secteur informatique étaient des femmes. Ce n’est pas une exagération : en 1960, 30% des diplômés en informatique aux États-Unis étaient des femmes, et jusqu’en 1960, les postes de codage en Grande-Bretagne étaient presque exclusivement féminins. Les femmes dominaient la programmation. Comment en est-on arrivé à une situation où elles représentent aujourd’hui moins de 20% des effectifs ?

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La réponse tient en une phrase : quand la programmation était considérée comme du travail de secrétariat amélioré, elle était assignée aux femmes. Lorsque son importance stratégique et économique est devenue évidente dans les années 1970-1980, le secteur s’est masculinisé. Ce n’est pas un hasard, c’est un processus systématique de réappropriation. Les écoles d’informatique ont commencé à privilégier les candidats masculins, les entreprises à promouvoir les hommes aux postes de direction, et la culture du secteur s’est progressivement transformée en un club masculin.

L’arrivée de l’ordinateur personnel dans les années 1980 accentue cette dynamique. Le marketing cible massivement les garçons, vendant l’informatique comme un domaine technique, voire ludique, réservé aux hommes. Les jeux vidéo, les publicités, tout renforce l’idée que les ordinateurs sont des jouets pour garçons. En 1984, le point de basculement : le pourcentage de femmes en informatique commence à chuter drastiquement. De 40% de diplômées en informatique en Europe et aux États-Unis dans les années 1980, on passe à 17,6% en 2010.

Ce retournement n’est pas naturel, il est construit. On a littéralement effacé les femmes d’un domaine qu’elles avaient créé, en revalorisant socialement et économiquement la programmation au moment même où on les en excluait. Les pionnières ont été oubliées, leurs noms supprimés des manuels d’histoire, leurs contributions minimisées ou attribuées à des hommes. Cette amnésie collective n’est pas un accident, c’est une stratégie de réappropriation masculine d’un savoir et d’un pouvoir.

Ce qu’on perd quand on oublie la moitié de l’Histoire

Cette invisibilisation a des conséquences concrètes et mesurables. Sans modèles féminins dans l’informatique, les jeunes filles ne se projettent pas dans ces carrières. Comment s’imaginer programmeuse quand tous les héros de l’informatique qu’on vous présente sont des hommes ? Le manque de femmes dans les équipes de développement crée un cercle vicieux : moins de femmes développeuses, plus de biais dans les technologies développées, moins d’attractivité pour les femmes, et ainsi de suite.

Prenez l’intelligence artificielle. Les femmes ne représentent que 33% des utilisateurs de ChatGPT, et une minorité encore plus faible dans les équipes de développement. Résultat : des algorithmes biaisés. Le générateur d’images Stable Diffusion, par exemple, produit seulement 3% d’images de femmes lorsqu’on lui demande de représenter des juges, alors que les femmes occupent entre 35 et 40% de ces postes aux États-Unis. Amazon a dû abandonner un outil de recrutement par IA qui favorisait systématiquement les CV masculins, simplement parce qu’il avait été entraîné sur des données historiques d’un secteur dominé par les hommes.

Au-delà des biais techniques, on perd en innovation. La diversité des perspectives enrichit la création technologique. Quand une moitié de l’humanité est absente des salles où se conçoivent les outils numériques qui structurent nos vies, on crée forcément des technologies incomplètes, qui ne répondent pas aux besoins de tous. Des applications de santé qui ignorent les cycles féminins, des algorithmes de reconnaissance faciale moins performants pour les visages non blancs, des assistants vocaux programmés pour accepter le harcèlement verbal. Voilà ce qui arrive quand on oublie que l’informatique a été fondée par des femmes.

Rétablir la vérité historique n’est pas qu’une question de justice envers ces pionnières oubliées. C’est une nécessité pour l’avenir de la technologie. Parce qu’un secteur qui efface ses mères fondatrices est un secteur qui s’appauvrit, qui se prive de la moitié de son génie potentiel, et qui construit un monde numérique à l’image de ceux qui l’ont confisqué, pas de ceux qui l’ont inventé.